III. Présence japonaise à Marseille avant et après la Seconde Guerre mondiale

  • M. Jean-Pierre BOEUF
  • M et Mme KASADO
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Ce document a été réalisé en 2000 en souvenir de M. Kihachi KASADO et son épouse Marie-Rose KASADO, par M. Jean-Pierre BOEUF, cousin de M. et Mme KASADO.


C’est dans la première décade du XX Siècle que les japonais ont commencé à se rendre en Europe occidentale, à Londres, première place financière et commerciale, et à Paris, ville lumière et capitale des arts.
Ils débarquaient pour la plupart à Marseille d’où ils repartaient par le chemin de fer vers leur destination finale. Le navire était en effet à l'époque le moyen de transport le plus pratique et le moins onéreux, et des services réguliers reliaient Marseille au Japon. Rares étaient les voyageurs qui empruntaient le "Transsibérien” malgré un gain de temps appréciable, de l'ordre de 3 semaines.
Au début du siècle les japonais ne faisaient que transiter par Marseille et ne s’y arrêtaient pas. Pour retrouver trace d’une présence japonaise dans ce port, il faut remonter à la première guerre mondiale.
Les premiers japonais qui se sont installés à Marseille ne venaient pas directement du Japon mais de Londres, où ils avaient séjourné plus ou moins longtemps, s’adonnant à des activités commerciales.
Les résultats obtenus ne répondant pas à leur espérances, certains ont repris la route et sont venus à Marseille, place commerciale importante au carrefour de l’Afrique, du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient, fréquentée par des navires japonais.
Mon cousin par alliance M. Kihachi KASADO figurait parmi eux. Né le 03 Novembre 1894 au lieu-dit SAO, petit village proche de NARAO, port de pêche dans l’ile de WAKAMATSU au large de NAGASAKI (6 heures environ de traversée dans les années 1920).
M. K. KASADO s’expatria très jeune et, sur la route de l’Europe, s’arrêta en Egypte, à Alexandrie, port où il fit ses premières armes dans le commerce maritime, en vendant de la pacotille aux équipages des navires qui faisaient escale (petit lot de marchandises que les gens de l’équipage ou les passagers pouvaient embarquer sans payer de fret et de taxes).
De là, il est allé à Londres où il se lança dans le négoce international : achat et vente en bourse de cargaisons flottantes. Il connut des fortunes diverses et décida de tenter sa chance ailleurs. Marseille, Porte de l’Orient qu’il avait traversée a son arrivée en Europe, lui parut tout indiquée pour faire un nouvel essai dans le négoce international. Il s’y installa dans les premières années de la guerre 1914/1918.
Fort de son expérience en matière de shipchandling, il entreprit d’avitailler les navires japonais qui faisaient régulièrement escale à Marseille, et se fit rapidement une place dans cette branche du shipping. Mais il se rendit vite compte que les possibilités de développement de cette activité étaient limitées. Pressentant l’essor du commerce international après la guerre, il créa sous son nom "K. KASADO" une Société d’Import-Export.
Entre temps il avait épousé le 18 Août 1917 à Marseille notre cousine Mademoiselle Marie-Rose REMUSAT, cousine germaine de notre mère, née le 07 Mars 1896 à Seyne-les-Alpes (Alpes de Haute Provence), et décédée le 10 Novembre 1962 à Marseille. Il l’avait rencontrée en procédant à des achats de vivres pour avitailler les navires, et avait fort apprécié son sens des affaires.
Esprit entrepenant et audacieux, doué pour le commerce comme beaucoup d’Extrême Orientaux, M. K. KASADO sut habilement jouer de sa citoyenneté japonaise pour traiter avec ses compatriotes, et établir des relations préférentielles avec eux. Dès 1924 il entreprend un voyage au Japon, suivi par bien d’autres, au cours desquels il prit contact avec des personnalités influentes dans le milieu des affaires et de la politique, qui souvent n’en faisaient qu’un.
En quelques années il réussit à créer de nouveaux courants commerciaux, et à s’imposer comme un intermédiaire entre certains firmes japonaises et françaises, voire européennes.
En plus de ses activités professionnelles M. K. KASADO a fait pratiquement fonction de Consul honoraire du Japon à Marseille et dans tout le Sud-Est de la France pendant de nombreuses années, après la seconde guerre mondiale. A titre officieux et purement bénévole, il accueillait à Marseille les nombreux japonais qui débarquaient, et en particulier les artistes et les étudiants plus ou moins démunis, qu’il conseillait et assistait au besoin. Nombreux sont ceux qui ont ainsi bénéficié de son aide à leur arrivée en France et pendant leur séjour. M. K. KASADO s’est comporté comme un mécène en bien des occasions, et a notamment financé l’emménagement d’une chambre pour étudiants japonais à la "Maison du Japon" à la Cité Universitaire de Paris.
M. K. KASADO a été dans son entreprise efficacemment secondé par son épouse, ma cousine, femme de tête qui s’est révélée femme d’affaires, et a pris une part déterminante à sa réussite. C’est elle qui, après le décés de son mari le 21 Juillet 1957 à Marseille, a assuré sans problème la direction de la Société "KASADO" jusqu’à sa disparition le 10 Novembre 1962 à Marseille.
M. K. KASADO et son épouse sont enterrés au Cimetière Saint-Pierre à Marseille, Allée des Mobiles Carré le 18 Partie Est Rang Pourtour Nord No.3.
M. et Mme K. KASADO avaient eu un enfant, une petite fille, Kimiko née le 30 Juin 1918 et malheureusement décédée peu après sa naissance le 14 Octobre 1918, emportée par une épidémie à Seyne-les-Alpes (Alpes de Haute Provence), pays d’origine de Mme K. KASADO. En l’absence de tout héritier en ligne directe, c’est Mademoiselle Fernande REMUSAT, sœur de Mme K. KASADO, qui a hérité du fonds de commerce.
Mademoiselle F. REMUSAT, qui n’avait ni l’expérience ni la compétence indispensable pour diriger une Société d’Import-Export, céda, quelques mois après le décés de sa sœur Mme K. KASADO, le fonds de commerce à une société étrangère avec laquelle Mme K. KASADO avait été en relation. Quelques années plus tard, cette Société étrangère a fermé le bureau qu’elle avait ouvert à Marseille et la Maison KASADO, ou plus exactement ce qu’il en restait c’est-à-dire un nom commercial, a disparu.
Personnellement j’avais refusé de collaborer avec cette Société étrangère et décidé de créer ma propre Société pour essayer de reprendre le flambeau et poursuivre l’ œuvre entreprise par M. et Mme K. KASADO, mes cousins. C’est ainsi qu’avec mon frère comme associé nous avons créé le 06 Avril 1964 la Société "NIPPONEX". Grâce au soutien que m’ont apporté les dirigeants de Sociétés japonaises avec laquelles j’avais été en rapport en tant que collaborateur de M. et Mme K. KASADO, et mes liens de parenté avec eux, j’ai pu maintenir jusqu’à ce jour des relations commerciales suivies avec le Japon.
J’ai établi avec certains des dirigeants de firmes japonaises des liens étroits, et nous nous rencontrons à l’occasion de mes voyages au Japon et de leur venue en France.
Ce faisant je m’efforce de poursuivre l’œuvre accomplie par M. et Mme K. KASADO, mes cousins, contribuant ainsi modestement à maintenir l’amitié franco-japonaise.

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Au cours des 14 années que j’ai passées dans la Maison "KASADO", j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux japonais qui transitaient par Marseille mais ceux qui, comme mon cousin M. K. KASADO, s’y sont installés étaient l’exception, et d’après mon cousin, ils se comptaient avant la seconde guerre mondiale sur les doigts d’une main. Un des tout premiers a avoir résidé à Marseille était M. TAKASE, mais j’ignore à quelle date et dans quelles circonstances exactes il est arrivé à Marseille. D’après les témoignages que j’ai pu recueillir, il a travaillé dans la société comme traducteur dans les années trente. Il était encore à Marseille en 1934, mais au delà j’ai perdu sa trace.
M. SATO, potier, a séjourné à Marseille de longues années avant et après la seconde guerre mondiale. Il est retourné au Japon dans les années 1950.
M. MATSUNAGA est celui que j’ai le mieux connu pour la bonne raison qu’il a travaillé avec moi dans la Société d’Import-Export de M. K. KASADO pendant plusieurs années. C’était un fils de bonne famille, de Samouraï disait-on, cultivé. Après avoir participé à la guerre sino-japonaise au début du XXème siècle, il s’était expatrié à Londres dans les années qui ont précédé la première guerre mondiale où il passa plusieurs années agréables, d’après ce que j’ai cru comprendre. Il fréquentait la gentry et participa à de nombreux tournois de golf, et gagna plusieurs coupes de 1924 à 1926. C’est à Londres qu’il fit la connaissance de M. K. KASADO, et boursicotait avec lui pour compléter les subsides versées par ses parents.
Suivant l’exemple de M. K. KASADO, et vraisemblablement à son instigation, il rejoignit Marseille au tout début des années 1930. C’était un collègue de bureau sympathique qui avait à la fois un côté gentleman, souvenir de son séjour à Londres et un côté bohème, cigale. Il vécut à Marseille dans un relatif dénuement et il y mourut en 1959, autant que je m’en souvienne.

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La colonie japonaise à Marseille était, dans l’Entre-deux-guerres, peu nombreuse et représentée principalement par M. K. KASADO.
En plus des personnes précitées, M. TAKASE, M. MATSUNAGA et M. SATO, je me souviens de quelques japonais mais j’ignore dans quelles circonstances ils sont venus à Marseille.
Il s’agit de :
-M.FUJIWARA qui, comme M. K. KASADO, s’était arrêté à Alexandrie (Egypte) avant de venir à Marseille. Il se livrait au colportage et vendait aux équipages de navires japonais faisant escale à Marseille de la pacotille, des parfums essentiellement. Il avait établi son quartier général dans un bar du quartier d’Endoume à Marseille. Il vivait avec une française et avait eu une fille.
-M. KANTARO qui exerçait le métier de maçon.
-Mademoiselle OWEDA gouvernante dans une famille marseillaise, la seule japonaise, à ma connaissance, ayant séjourné à Marseille à cette époque.

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Avec l’ouverture du Consulat Général du Japon à Marseille dans les années trente, la colonie japonaise s’est renforcée. Le premier Consul Général en poste à Marseille a été, à ma connaissance, M. YAMASHITA, qui entretenait d’excellentes relations avec M. K. KASADO qui avait avant lui joué le rôle de Consul Honoraire, sans en avoir le titre. Par son intermédiaire, j’ai fait la connaissance de M. YAMASHITA et sa famille, son épouse, ses deux fils Kazuo et Akio et ses deux filles Sadako et Sayako.
Jusqu’à leur retour au Japon au début de la guerre nous nous sommes rencontrés souvent et notamment dans la propriété que M. K. KASADO possédait dans la banlieue marseillaise et où ils venaient passer leurs dimanches.
Après la guerre j’ai revu à plusieurs reprises Kazuo YAMASHITA, tant à Marseille qu’à Paris, et également au Japon au cours de mes voyages.
Après une brillante carrière diplomatique à Paris, puis dans les pays africains francophones et enfin en Espagne, il occupait le poste de chambellan auprès du Prince Héritier Naruhito.
Il est décédé à Tokyo le 25 Mai 1996, quelques années après son frère Akio, Journaliste à "N.H.K.", ses deux sœurs résident toujours à Tokyo.

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C’est sur ces souvenirs que se termine cette revue rapide, et forcément incomplète, des japonais à Marseille avant la seconde guerre mondiale et dans les années qui ont suivi le retour à la paix.
Ces quelques pages sont dédiées à notre cousin M. K. KASADO en hommage à sa contribution au développement des relations commerciales entre la France et le Japon, avant, et après la seconde guerre mondiale.

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Consulat du Japon à Marseille
 

Le Consulat à Marseille a été ouvert le 1er Septembre 1919.¹
Auparavant M. Françis BARRY, 14, Rue Beauvau était Consul Honoraire.²
Le premier Consulat s’est installé : 1, Rue du Jeune Anacharsis puis a été transféré au 79, Rue Paradis.
M. KUMABE a été le premier Consul. ³ Il avait pour chancelier M. SAKABE.
M. KUMABE résidait : 308, rue Paradis.
En 1923, il a été remplacé par M. SUGA qui avait pour chancelier M. TEZUKA. ont successivement occupé ce poste après ce dernier  :
M. KUMABE
M. MUNEMURA
M. TOMODA
M. TOMODA a transféré le Consulat : 65, Rue Breteuil et sa résidence : 15, cours Joseph Thierry.⁵
De 1934 à 1938 M. YAMASHITA a été Consul.⁶
M. AOKI, puis M. HORIKAWA chancelier. Mademoiselle LONG Secrétaire.⁷
De 1938 à 1944, le Consul a été M. TAKAWA, M. HORIKAWA chancelier, Mademoiselle LONG Secrétaire.⁸
En 1939, le bureau s’est transporté au 12, rue du Coq et en Août à la Villa Espéranza aux Trois Lucs.
Le Consulat a été fermé à la Libération en Août 1944 et depuis cette date les Japonais ont eu recours aux bons offices de M. et Mme KASADO jusqu’à leur disparition.
 

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¹  Le Consulat du Japon fut ouvert en 1874, et fermé de 1883 à 1919, il fut ensuite réouvert le 28 juillet 1919 avec M. KUMABE, Consul suppléant.  
² De 1877 à 1883, M. Raymond de Compon en était le Vice-consul. Pendant la fermeture, un Consul Honoraire fut nommé en 1888.
³ En 1919 le Consulat rouvre avec M. KUMABE, Consul suppléant, puis Consul à partir de 1921.
M. SUGA fut Consul de 1923 à 1925. Le chancelier M. TEZUKA était sécrétaire suppléant.
⁵ Après M. SUGA, M. KUMABE fut Consul en 1925, et M. TOMODA le Consul suppléant. Le Consul suppléant fut M. MUNEMURA.
⁶ M. YAMASHITA fut Consul suppléant à partir de 1935, puis Consul à partir de 1938.
⁷ M. AOKI fut Secrétaire suppléant à partir de 1938, M. HORIKAWA lui succédera en 1942.
⁸ M. TAKAWA, Consul suppléant en août 1938, fut ensuite le Consul de mars à août 1944. Le Consulat fermera suite à la montée des tensions entre la France et l’Allemagne le 18 août 1944.